vendredi 29 juillet 2022

La matrice noire

De Pierre Soulages, le grand public connait - au mieux - ses toiles géantes recouvertes de noir(s) en strates et fond. Conçu en acier Corten pour rappeler les matrices et le brous de noix par un cabinet d'architectes catalans et narbonnais, le musée de Rodez m'a surtout permit de découvrir ses lithographies, eaux-fortes et sérigraphies aux formes puissantes, "rythmes robustes" écrit le critique d'art Michel Ragon. Elles semblent sortir de la culture celtique et aussi des statues-menhirs sculptées il y a 300 000 ans avant notre ère. 
Très fortement cernés par d'innombrables noirs, mais pas seulement par eux - on admire aussi les rouges, les jaunes et les bleus en de multiples tonalités, couleurs primaires subtilement assombries par l'artiste - ce sont finalement les blancs qui prennent, par effet de contraste, toute leur place et apportent dans les oeuvres une lumière maîtrisée. 
Je suis resté longtemps assis devant une imposante toile rouge sombre de quatre mètres par deux présentée en 1956. Une fournaise, un brasier, un feu soutenu qui hurle davantage qu'il ne crépite, et je n'ai pas souvenir d'avoir été autant fasciné par une oeuvre dans ces tons depuis ma visite à l'Accademia de Venise et la découverte de La Pieta, dernière oeuvre du Titien. Le lien m'est apparu comme une évidence. 
A l'initiative de Pierre Soulages, le noir s'impose donc depuis une nuit de janvier 1979 comme la matrice de toute(s) couleur(s). Le noir-lumière et son néologisme: Outrenoir. Il est matière à reflets multiples, augmentant l'oeuvre à chaque pas de côté, noir ainsi imbibé d'arcs éclairants, changeant, multiple, fascinant. Et dans la semi-obscurité magnifiquement créée dans ce musée à ciel doucement voilé, apparaissent alors au visiteur patient d'intimes cousinages comme autant de couleurs révélées. 
Cet Outrenoir impose à l'artiste l'agrandissement des dimensions de ses toiles jusqu'aux majestueux polyptyques, lui qui a commencé par peindre des arbres en hiver, fasciné par leurs branches sombres qu'il déformaient davantage, avant de refuser d'intégrer l'Ecole des beaux-arts à Paris pour rejoindre trois ans plus tard celle de Montpellier.
Il y a enfin cette lithographie, discrète, exposée dans la pénombre. Elle date de 1978, juste avant l'apparition de l'Outrenoir. Intitulée Fais silence, elle est accompagnée de ce poème prémonitoire que je vous livre : " Fais silence, mon silence. Prouve ton indifférence par encore plus de nuit. Que venais-tu faire ici ? Ombre de nul corps solaire, que t'importe la lumière qu'invente l'artificier pour le tumulte ordonné de sa fameuse semaine ? Tant de rumeur te ramène à la vacance inhumaine qui, refusant le discours, aurait pu durer toujours."  

33 commentaires:

André Boeuf a dit…

"Je suis resté longtemps assis devant une imposante toile rouge..", comme le disait Proust, dans la remarquable phrase introductive "Longtemps je me suis couché de bonne heure" de la "Recherche du temps perdu".
Moi aussi, ce phénomène m'est arrivé un certain nombre de fois, devant quelques œuvres artistiques, en particulier.
Une, précisément, dans les années 1970. à Perpignan. Je couchais dans une chambre dont la toile accrochée sur le mur devant mon lit était une des nombreuses représentations de Saint-François d'Assise en extase par Le Gréco: celle avec le Missel appuyé sur une tête de mort et l'image (rêvée) du Christ sur la Croix que Saint-François fixe intensément. Moi aussi, je la fixais intensément, avant de m'endormir. Je crois que je l'ai comprise dans toutes ses formes et que j'entrais profondément dans ma propre extase en entrant, comme intimement, dans la toile et dans les pensées, les rêves et les états intérieurs du Saint.
Aujourd'hui, comme je le signale dans "Côté Ouvert", je vogue depuis deux jours, du soir au matin et du matin au soir, sur un nuage de musique et de voix, celle, quasiment extatique -elle aussi- de Bob Dylan. Comme je me trouve, par un concours de circonstance totalement imprévu, dans un état d'immersion total dans l'écriture, ce fleuve de musique et d'histoire racontée remarquablement par Mishka Assayas, me transporte littéralement et nourri puissamment mes réflexions et mes écrits. Peut-on assimiler ces additifs à du dopage? Là est la question comme pourrait le dire Shakespeare...

Ritchie a dit…

Comme toujours un commentaire bienveillant, éclairé et éclairant. Tu me diras sur quel thème tu écris, André

André Bœuf a dit…

Alors, déjà, la période étant baignée par des recherches variées - mon cerveau explose de toute part comme des étoiles filantes traversant un ciel d'été étoilé que l'on peut observer actuellement- je dois signaler que mes souvenirs liés à la toile du Gréco, se sont fixés sur une autre représentation qui serait attribuée à Gérard Seghers (flamand, 1591-1651). D'un côté, il me semble fortement que c'est la bonne toile, de l'autre je suis absolument persuadé que celle de Perpignan était bien du Gréco. Restons-en là pour le moment.
Par ailleurs, et au sujet de l'écriture, un fait divers à propos de l'abonnement annuel au magazine "200", a provoqué un échange "d'amabilités et de vérités" réciproques entre le créateur, directeur, principal ordonnateur et rédacteur de cet excellent magazine. En regard de ce fait divers, je dois écrire dans "La Pensée Vagabonde", pour l'année prochaine, un texte dont le thème choisi est "Un cheval sur un vélo" ou "Un cheval à vélo"...Ce n'est pas moi qui ai pensé à ce thème.
La correspondance -et les pièces jointes associées- provoquée par l'opposition des points de vue s'ordonnant comme une sorte de tableaux successifs sur quelques jours (du 2/08 au 7/08 jusqu'à présent...-j'ai pour ma part conclu.), j'ai sur la fin de ces ébats/débats, réalisé que j'étais "monté sur mes grands chevaux" à propos d'un magazine consacré au cycle ou bien que, comme Richard III, je clamais "mon royaume pour un cheval" et que, donc, avec quelques modifications, éclairages, explications, il serait possible de raccrocher ce fait divers à un texte construit, soit comme une nouvelle en trois parties et quelques épisodes -introduction, situation, un coup de fil....nouvelle proprement dite...et conclusion, soit comme une petite pièce de théâtre. A voir; car je ne suis pas encore bien décidé...Encore que la nouvelle me semble quand même mieux correspondre et au sujet et à la structure de l'anecdote. Nous verrons bien. Comme dit l'autre, j'y retourne immédiatement.

Ritchie a dit…

Tout cela augure du meilleur

Lulure II a dit…

"Et la matrice noire a des trous" (Sergio Côté ouvert), pas encore de quoi broyer du broux mais bien joué
Dans ses Eaux profondes , Soulages va jusqu’à, par inadvertance, laisser l’acide perforer le cuivre. Ce trou, erreur ultime pour un graveur conventionnel, Soulages l’exploite : ce qui devait être noir sera blanc
Peintre du clair obscur où le noir permet de filtrer la lumière
Je ne suis jamais resté captivité par une peinture mais je peux rester des heures devant un feu de cheminée, voir un feu de camp, tableau vivant où se mélangent les couleurs

André Bœuf a dit…

Lulure, quel plaisir de te trouver là. Toujours aussi perspicace, fin et plein d'humour. Oui, moi aussi le feu de cheminée...Du coup tu me fais penser aussi aux aquariums et, par association de pensée, à Gaston Bachelard et ses psychanalyses des quatre éléments essentiels: l'air, l'eau la terre et le feu. Eléments fortement présents par les temps quo courent!

Ritchie a dit…

Oui oui Lulure, lire Bachelard et le feu. Suis André qui ouvre le chemin

Ritchie a dit…

"La psychanalyse du feu"

Ritchie a dit…

Il y a un joli passage sur Bachelard dans notre "Dico des penseurs"

André Bœuf a dit…

Je viens de relire les pages 41-43 sur Gaston Bachelard dans "Le Dictionnaire des penseurs" et ce résumé me plait beaucoup. Je ne sais pas si "tout est dit", en tout cas l'essentiel de l'âme, de l'esprit et de la pensée de Bachelard, certainement. Juste une phrase, pour rester dans le sujet:
-..."le renouvellement de la rêverie du rêveur dans la contemplation d'une flamme solitaire".
Et, un peu plus haut:
- "Une façon de rappeler que notre vision poétique du réel ne doit pas être dépréciée au nom de la rigueur de la science".
C'est tout à fait ce que je ressens et pense.

Ritchie a dit…

Ça fait écho, oui...

Gariguette a dit…

J'avais adoré en son temps La psychanalyse du feu . Et puis voilà 5 jours qu'un incendie déclenché par la foudre, se déchaîne chaque soir avec le vent . La nuit rougeoie puis c'est la fumée qui nous étouffe en plus de la canicule . L'odeur de brûlé ne nous quitte plus . C'est âcre et bien loin des somptueuses envolées de Bachelard . Ballet des Canadairs, hélicoptères lanceurs d'eau, avions Dash ... nous voilà devenus spécialistes et l'art est bien loin . Un bout de Chartreuse s'en va , et le Vercors s'y met ! Vivement la pluie !

Ritchie a dit…

Ah mince.... Le Vercors et la Chartreuse en cendres, quelle tristesse

Ritchie a dit…

Pas de quoi faire un Banquet

Ritchie a dit…

Encore que l'imagination créatrice est ici notre quête

Lulure II a dit…

Tout au plus un méchoui

Gariguette a dit…

Les barbecues sont interdits alors les mechouis ...

André Bœuf a dit…

Tout çà est bien triste...

Ritchie a dit…

Le feu n'est pas toujours sacré

André Bœuf a dit…

Oui, effectivement. Il est parfois divin quand même: salvateur ou punitif. Un peu comme le déluge de la Bible dans le domaine de l'eau. Idée de nettoyer, de laver les péchés de l'être humain, de repartir de zéro, de resigner une alliance entre les forces de la nature et l'homme.

André Bœuf a dit…

Par ailleurs, je continue, encore et toujours, à écouter en boucle du soir au matin et du matin au soir, les 9 heures de Michka Assayas sur Bob Dylan. J'aime Bob Dylan, bien sûr, sinon ce serait un supplice. Comme quoi?
Juste une question: pourquoi la plus grande, la plus belle et, sans doute la plus longue(11'18) de ses chansons "Desolation Row" du disque "Highway 61 Revisited" n'apparait pas dans cette compilation, dans cette revisitation, plus exactement? Un spécialiste comme Richard, "Dictionnaire du désir de lire ", "Dictionnaire des penseurs" le sait certainement parfaitement et me répondra que c'est la loi du genre. Quand même...

Ritchie a dit…

A priori parce que personne n'a réussi à comprendre le ou les sens de cette chanson surrealiste. Et aussi parce qu'elle est longue et qu'à durée équivalente on peut glisser deux chansons

André Bœuf a dit…

Oui, en général. Mais là, sur 9 heures d'écoute! Un choix personnel, certainement, que je respecte.

André Bœuf a dit…

oui.

André Bœuf a dit…

Et Sempé qui vient de d'enfuir...Francis Marmande, que j'aime particulièrement, s'est fait, lui aussi, discret pour en parler..

Lulure II a dit…

Une spéciale pour toi André, dixit Le Petit Nicolas
"Ça c’est un vélo de courses.
- Bah pourquoi il y a un porte bagage alors ?!
- Je viens de te le dire, c’est pour faire les courses."

André Bœuf a dit…

Tout-à-fait...Bien vu Lulure.

André Bœuf a dit…

Je glisse maintenant doucement sur une sorte de parallèle à Bob Dylan, dans un même filon, qui me permet ainsi de me désintoxiquer sans douleur excessive: Léonard Cohen.

Ritchie a dit…

De Pierre Soulages à Leonard Cohen, faut y penser... Développe, André !

André Bœuf a dit…

Déjà, quand on s'abreuve à Bob Dylan, il est difficile de trouver autour de soi des auteurs naviguant à sa hauteur. Comme cure de désintoxication, Léonard Cohen fait parfaitement office de Méthadone ou de Subutex...Mais bien plus que çà, évidemment. Grand bonhomme lui même. Sombre, encore plus que Dylan. Luttant (ou pas) contre ses obsessions et ses enfers. De l'obscurité naquis la lumière comme dit dans la Bible ou dans d'autres religions. Et là, la liaison entre la noirceur de Cohen et l'Outre Noir de Soulages peuvent se rencontrer. Cohen, une sorte d'outre noir de la chanson. Quelqu'un que j'écoute particulièrement dans des états sombres, de tristesse, de dépressions... Et qui, par sa voix, son rythme, ses lenteurs, son ton morne, retravaille ses abîmes pour en faire ressortir des merveilles, à la façon d'un Jean Genet dans 'Notre Dame des Fleurs", "Le Miracle de la rose", ou d'un Baudelaire et ses "Fleurs du Mal", ou encore, dans un autre genre, le petit pan de mur jaune souligné par Proust dans une toile de Vermeer..."le fait que la lumière semble venir de l'intérieur de le peinture pour se dévoiler à l'extérieur"...
Voilà, et en écrivant cela à la volée, d'autres images, d'autres œuvres, d'autres auteurs me viennent à l'esprit comme les ramifications des branches poussant en tous sens du tronc d'un chêne. En parlant de chêne, d'ailleurs, je pense immédiatement à Georges Brassens...Une sorte de maitre de ce genre. Mais, restons-en là.

Ritchie a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Ritchie a dit…

Annie Ernaux peux Nobel ? Votre avis ?

Ritchie a dit…

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