jeudi 14 juin 2018

Elles vont vers vous

Notre petite balade apéritive en compagnie de Weber, Borel, Gouges, Thoreau, La Boétie et McLuhan touche maintenant à sa fin, comme on termine un chapitre. Mais le livre, lui, s'ouvre depuis ce jour, idée plantée dans la terre meuble et riche déjà travaillée avec mon ami Benoît Jeantet, ailier de grand débordement épistolaire autant qu'écrivain tranchant en bout de ligne. Notre «Dictionnaire du désir de lire» (Honoré Champion Editeur) remonte à 2011 avec ses cent romans contemporains, bibliothèque idéale toujours d'actualité. Format, concept, articulation des contenus, choix élargi : tout concourait à poursuivre l'aventure. Mais dans un autre champ. Ce serait celui de la pensée.

L'idée a germé il y sept ans, enrichie et soutenue par un éditeur hors du commun, Jean Pruvost, voisin de Palaiseau, guitariste rock, virtuose du baby-foot, «dicopathe», universitaire de renommée mondiale autant qu'érudit enthousiaste. Mais au bout de deux ans de recherches fructueuses, je me suis rendu compte que si le recensement des grands penseurs de l'humanité m'ouvrait de magnifiques perspectives, la rédaction d'un ouvrage d'une telle envergure était trop imposante pour tenir d'aplomb sur mes seules épaules. Qui associer au soutien en profondeur ?

J'en restais là, imaginant une liste de cent noms comme on compose une équipe lorsque, le cachet de la Poste faisant foi, je reçus il y a trois ans un ouvrage sur Michel Crauste (Le testament du Mongol. Editions l'Harmattan) écrit par un philosophe dont j'avais déjà lu quelque chose, en 2012, qui tenait de la filiation ovale (Le rugby expliqué à mon fils. Editions l'Harmattan) Rendez-vous fut pris devant le jardin du Luxembourg, mon point de chute parisien. Après seulement quelques minutes d'échanges, Christophe Schaeffer, séduit par le défi, acceptait de s'embarquer dans cette circumnavigation. Nous voguâmes alors de concert sur une mer d'idées pendant deux ans.

Si les trente-cinq premiers grands penseurs (Aristote, Freud, Platon, Marx, Nietzsche, Socrate, Kant, Confucius, Copernic, Hegel, Descartes, Pascal, Einstein, Epicure, Spinoza, Montaigne, etc) furent d'une évidence confondante, la suite nous plongea dans un bonheur d'échanges afin de couvrir au plus large les activités humaines, entre autres économie, art, droit, écologie, éducation, foi, laïcité, médias, politique, sexualité, sport... Duo charnière (ancien demi de mêlée de Plaisir et ex-ouvreur vagabond), nous avançâmes lentement mais le plus sûrement possible, mesurant et pesant chaque choix avec doute mais aussi avec joie.

Cette quête à deux voix fut l'occasion de belles rencontres (merci à Michel Chiodi et Stéphane Cassier pour leurs pertinentes corrections). Me reste aussi en mémoire ce moment hors du temps, à Toulouse, en compagnie de l'ancien flanker et capitaine du XV de France, Jean Fabre, intrigué par ce projet raisonné et alphabétique, l'ancien président du Stade Toulousain me proposant d'y adjoindre l'Aveyronnais Emile Borel, dont j'imagine que vous ne connaissez pas l'existence, pas plus qu'une très grande majorité des habitants actuels de Sainte-Affrique dont il fut pourtant le maire.

C'est donc vers les Borel de ce dictionnaire que sont Gui d'Arezzo, Hypatie, Mani, Amartya Sen et Joseph Weber que je tourne mes pensées au moment où sort en librairie cette curiosité ; car ils m'ont obligé à creuser au plus profond de moi même, d'aller là où je ne pensais pas me rendre puisque j'en ignorais l'existence. Et je gage que mon ami Christophe a lui aussi effectué pour d'autres penseurs ce cheminement personnel.

Dans sa subtile préface, puisant dans l'étymologie, Jean Pruvost rattache «peser», «penser» et «panser» - c'est-à-dire réfléchir, apprécier, soigner - au latin pensare. Il écrit : «La lecture in extenso ou bien la consultation au gré de nos souvenirs du Dictionnaire des penseurs a cette double vertu de nous mettre en éveil tout en pansant, ça et là, quelques déchirures personnelles grâce à la découverte d'autres manières de penser qui nous éclairent et nous aident.» Je n'imagine pas viatique à la fois plus universel et plus intime.

Dictionnaire des penseurs. Christophe Schaeffer et Richard Escot. Honoré Champion Editeur. 22 euros. 351 pages. Sortie le 14 juin 2018.

lundi 11 juin 2018

6. Un médium nommé McLuhan

A quelques heures de la sortie en librairie du «Dictionnaire des penseurs» aux éditions Honoré-Champion, il est temps de clore notre petite saga apéritive commencée il y a deux mois. Après Joseph Weber, Emile Borel, Olympe de Gouges,Henry Thoreau et Etienne de La Boétie, voici l'histoire d'un philosophe, sociologue et enseignant canadien dont les travaux sont autant de portes de sortie sur la toile.

En pleine guerre froide, alors que les Etats-Unis et l'URSS installent un téléphone rouge pour relier Washington et Moscou, Marshall McLuhan (1911-1980) écrit une phrase qui ne cesse de résonner depuis : «Le message, c'est le médium». Célèbre pour avoir fondé l'étude des médias et théorisé les systèmes de communication, ce chercheur nous exhorte à prendre le contrôle de la gestion des messages que nous émettons et que nous recevons.

Nous avons inauguré le règne de l'immédiateté depuis qu'internet relie désormais tous les parties du monde, même les plus reculées, pour former ce que McLuhan appelait vingt ans plus tôt «le village global». Et notre univers se rétrécit chaque jour davantage à mesure que gagne l'interconnexion. Il ne s'agit plus de capter des contenus mais bien d'éviter leur intrusion. L'emprise des médias dans notre sphère privée et intime développer ce que McLuhan considère comme «une projection narcissique subliminale» : je communique donc je suis.

Soumis au dictat du medium, l'être humain serait donc menacé d'appauvrissement intellectuel, et nous approchons rapidement, assure McLuhan, de la phase finale au cours de laquelle l'homme sera transformé en hybride, sa conscience simulée, après avoir été stimulée, par la technologie. Les travaux de ce visionnaire préfigurent l'horizon 2030. A ce moment-là, notre cerveau - et plus seulement notre ordinateur, notre voiture, notre montre et notre domicile - sera connecté à internet.