lundi 13 août 2018

Guide de rêve

C'est la bonne nouvelle qui m'attendait dans la boîte aux lettres de retour de vacances : raconter la Nouvelle-Aquitaine par le menu, joliment. Décrire cette région majuscule en forme de triangle inversé qui va de la Rochelle à Guéret en descend jusqu'à Biarritz, "inventaire sentimental et patrimonial", comme imprimé sur la couverture. Trois-cent cinquante pages pour évoquer, entre autres thèmes, culture, histoire, sports, gastronomie, nature, économie et littérature. De 56 avant notre ère jusqu'à aujourd'hui.

Ce voyage se déploie sur mes terres en commençant par l'Armagnac pour se terminer avec l'héraldique. Et lorsque M. Le Gall, éditeur et patron d'Atlantica, m'a gentiment demandé de rédiger quelque chose sur le rugby - je soupçonne l'ami VPL d'avoir appuyé ma candidature -, j'étais aussi heureux que son projet m'intègre que flatté d'être ainsi devenu prophète en mon pays. La tâche était ardue et j'ai appris que je n'avais pas été le premier choix. Et pour cause : tous les autres, à savoir deux précédents entraîneurs du XV de France, avaient refusé l'obstacle.

Il faut dire qu'il était de taille : sélectionner un XV idéal ! Ou plutôt une équipe de rêve à partir des internationaux basques, béarnais, landais, Lot-et-garonnais, bordelais, gersois, charentais et corréziens. Vaste défi. Mais une fois posés Blanco, Dauger, Sella, Boniface, Albaladejo, Yachvili, Harinordoquy, Benazzi, Dauga, Paparemborde et Ibanez sur la feuille, restait seulement pour moi à arbitrer entre Moncla, Joinel et Magne, Lagisquet et Bernat-Salles, Dospital et Domenech.

Ecrire m'a permis de reprendre le chemin de l'enfance à rebours, quand je composais des équipes de France ou de clubs. Faire de ma subjectivité un levier n'est plus un exercice acrobatique : j'assume sans rougir depuis longtemps. Enjamber les générations et traverser les époques est même devenu au fil de mes parutions une deuxième nature, et le blanc-seing des vieilles gloires rencontrées au fil de mes reportages journalistiques me procure à la fois joie et confiance.

Cet ouvrage m'a permis de faire équipe avec trois Frédéric de renom, Beigbeder, Schiffter et Mitterrand, et trois fondus de rugby : Alain Gardinier (pape du surf), le dessinateur Jean Harambat et l'essayiste Sébastien Lapaque, avec lequel je partage un impératif catégorique : pas de livre de Jean d'Ormesson dans ma bibliothèque ! Notre ami bloggeur de Comme Fou, Léon Mazzella, est lui aussi de la partie. Quelques érudits, tels Philippe Meyzie, Anne-Marie Cocula-Vaillières et Christian Gensbeitel, complètent cette cordée.

J'ai bien entendu immédiatement dévoré cette somme pour y découvrir Crozant et Canfranc, Michel Ohl et Georges Guingouin, le météorite de Rochechouart et le pont Rouchaud, pour ne citer que quelques unes des cent pépites glissées au fil des chapitres, des curiosités et des éclairages. Je ne sais pas si chacune des dix-sept nouvelles régions de France restantes offre ainsi un inventaire joyeux, ludique, étonnant et festif. Mais celui-là, de guide, m'apparait comme un sommet.

dimanche 1 juillet 2018

Le Banquet des Sens

Nous étions une trentaine de dicopotes réunis par pur plaisir afin de fêter dignement jusqu'au bout de la nuit, dans les volutes de cigares et le goût du rhum, la sortie du Dictionnaire des penseurs. Ami(e)s venu(e)s parfois de très loin bravant la chaleur caniculaire, d'autres faisant fi du tonitruant France-Argentine de football pour échanger en "une-deux" sur Trungpa et de La Boétie. Treize heures étirées ensemble à rire et deviser, commenter et opiner.

Joie aussi que d'associer en terrasse quatre Mousquetaires de dictionnaires, ici avec Christophe Schaeffer, Benoit Jeantet et Jean Pruvost, champion de babyfoot sans lequel nos écrits n'auraient sans doute pas trouvé aussi vite et aussi bien support broché. Dictionnaire du désir de lire et Dictionnaire des penseurs ont en commun leur éditeur, filiation qui ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin puisque d'autres projets cavalent dans le sillage d'Honoré Champion.

Deux dictionnaires écrits à quatre mains honorés par tant d'amitié, d'attentions et d'enthousiasme ce samedi 30 juin qu'il était difficile de se quitter après s'être si bien et si fortement reliés. Tout au long de cette journée de dédicaces, il fut question(s) de la part que l'on laisse aujourd'hui à la pensée dans notre société de l'immédiateté, du temps passé pour soi, de notre quête de sens, du poids des mots choisis : autant d'interrogations auxquelles Benoit, Christophe et moi avons tenté de répondre.
Cent romans contemporains du monde entier, cent penseurs en humanité : effectivement, le choix est contraignant. Les amis présents auraient aimé ajouter le leur, se plaçant eux aussi dans une élection éminemment subjective. Cent est une limite insupportable mais sans elle point d'art. Ce qui importe en l'occurrence n'est pas tant ce qu'on met mais ce qu'on doit enlever ; et ce dépouillement volontaire constitue de l'exercice la beauté.

Que Merce Cunningham côtoie Soren Kierkegaard est à nos yeux gage d'ouverture. De Thomas More à Olympe de Gouges, en passant par Erasme, Bruno, Erasme, Hobbes, Spinoza, Kant, Sade, Rousseau et Voltaire, l'occasion s'est présentée d'éclairer les Lumières avec un angle plus aigu, de redessiner l'arbre généalogique de la liberté de penser ainsi que suggéré par un de nos convives à ce Banquet des Sens, table ronde de nuit qu'on dirait peinte par Rembrandt.

A l'ombre ou au soleil, retrouvons-nous page 289 pour rencontrer Sénèque, c'est d'actualité. Il y est écrit que la sagesse réclame du loisir, au sens du temps passé à réfléchir. Accordons-nous ce petit effort intellectuel autant qu'une plongée en nous-même sans lesquels il n'y a pas d'accord, pas de communion avec l'humanité et la nature. Soyons oisifs, c'est-à-dire disponibles pour capter des vibrations, prêts à toute éventualité, réceptifs à nos pensées. En vous souhaitant à toutes et tous un bel été.