Une hallucination. Comme si je marchais dans un film tourné au ralenti par des zombies. Une passante lisant sur son écran, un couple qui ne se parle pas mais iphonise, un groupe de dix en demi-cercle la tête basse au-dessus de leur portable, et soudain cent personnes agglutinées et murmurant. Tandis que nous nous promenions, mon épouse et moi, dans le parc de La Villette, Pokemon Go battait son plein.
Nous sommes tombés bas. Après les attentats la nullité en grappe, l'abrutissement des masses, le degré zéro de la vie en société. Du nombre mais séparé, une communauté d'éléments isolés dans leur propre monde virtuel ; un regroupement géant pour une activité néante. Je suis affligé. Des creux-vivants occupés à rien mais à plusieurs, errant têtes baissées devant leur vide plasma. Une recherche inutile mais qui occupe.
Nous y sommes. Metropolis. Une foule hypnotisée dans un univers aseptisé, un magma sub-humain en quête de vacuité qui tourne sur lui-même, guidé par les communicants, les moteurs de recherche, les jeux électroniques ; une mode validée par des esclaves. Jamais foule n'a été aussi bien domptée, lobotomisée de son plein gré.
"Boloss", me disait Jean Pruvost - doc dico, éditeur, voisin et ami - au cours d'un savoureux dîner, vient de "lobotomisé", en verlan des cités. Nous y voilà, au milieu de cet flot de décérébrés têtes basses, cou tordu, dos voutés, conversation limitée au sujet-verbe de Pokékoi en vadrouille. Au début, ça surprend, ça fait sourire, autant de regroupés sous les arbres, sur un parvis, dans une allée... Puis ça inquiète de voir défiler les figurants du village des damnés.
