dimanche 2 avril 2023

Livre fontaine à débit modulé

A mi-chemin entre La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole pour la galerie de personnages picaresques et Le culte du banal de François Jost pour l'analyse - mais au vitriol, celle-ci - de l'art contemporain, ce livre détonne. Mais avant d'en parler, arrêtons-nous sur un pléonasme : l'art est contemporain ou n'est pas. Mieux, si l'oeuvre est d'art, elle dépasse obligatoirement son époque. Sinon c'est une copie, un acte sans création, indigne d’intérêt. Mais, d'un autre côté, si nous paraphrasons Marcel Duchamp, n'est-ce pas l'idée qui prime plutôt que l'objet ?

Dans son dernier ouvrage en date, mon frère Pierre, associé à son ami et complice Hubert, arrache l'écorce qui enveloppe cet univers replié sur lui-même, déchire les codes comme on se saoule dans les vernissages, campe des situations tour à tour drolatiques et pathétiques, parfois les deux en même temps. C'est féroce sans être méchant, et le lecteur perçoit rapidement tout ce qu'il y a de choses vues dans le récit qu'alimentent les auteurs de ce roman-pamphlet. Ils en connaissent un rayon ;  de bicyclette, façon Dada.

Au-delà de situations burlesques qui mériteraient d'être mises en scène par le Grand Magic Circus de Jérôme Savary ou bien filmées par Bertrand Tavernier, Dimensions variables nous parle en creux du rapport de l'artiste à son oeuvre, de l'impact que celle-ci a sur lui. Il inspecte aussi en sous-texte et parfois à gros traits la vacuité et l'authenticité, l'amitié et l'amour, l'exil et la solitude, l'inspiration et l'intuition.

En quatre temps, cette histoire chorale hilarante et caustique aborde avec légèreté de sérieux questionnements, et c'est tout à notre avantage. L'excès est salutaire mais n'exonère pas d'un retour en soi une fois reposé. Quel rapport avons-nous aux œuvres d'art ? Que faire des critiques ? Pour quoi et pour qui créer ? Et qu'en faire ? Sommes-nous seuls au monde, surtout quand nous sommes entourés ? Ne vaut-il pas mieux être mal accompagné que trop ?

Pas si étonnant, Dimensions variables, ce fut aussi une exposition conçue à Villeurbanne durant l'été 2012. Nul doute que les auteurs de cette diatribe comico-métaphysique y auront pensé au moment de crever les bulles de verbiage entortillé puisque, si j'en crois les commissaires de ce déploiement, "rendues à leur abstraction première, ces évaluations et spéculations sollicitent notre besoin de se projeter dans l'univers, d'interroger notre présence au monde, expérience rendue aujourd'hui plus que jamais nécessaire."

Ecrivain, poète, plasticien, éditeur, Pierre Escot a vu son travail de vidéaste exposé, en 2005, au Centre Pompidou. Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages, d'où émergent Planning (éditions PPT, 2007), Le Carnet Lambert (Art&Fictions, 2015) et Piotr (ISMG, 2021) par leur singularité concernant le fond et le style, la forme et le support.

dimanche 27 novembre 2022

Londres by Céline

Souvent, les manuscrits retrouvés ne sont que des brouillons laissés de côté par leur auteur à dessein. Leur place n'est pas toujours dans un rayon de librairie ou de bibliothèque. Je pense au Manuscrits de guerre de Julien Gracq sorti en 2011 des tiroirs. Il méritait d'y rester, appartenant davantage à Louis Poirier. Ce n'est pas le cas de Londres, signé Louis-Ferdinand Céline. Au-delà de l'aventure qui enveloppe son édition - et qui vaut à elle seule un roman dont Thibaudat et Gibault seraient les héros -, qu'il soit offert aux lecteurs est une aubaine.
Laissons les exégètes s'interroger doctement sur la place que ce roman occupe dans le corpus célinien - avant ou après Guignol's Band. Je préfère m'intéresser à l'écriture. Ce style. Londres est une coulée de lave qui dévale sur cinq cents pages. Un jet continu. Le premier. On voit ici et là quand on connait Céline - son rythme, sa facture, la tournure de son phrasé - les fines modifications qu'il aurait pu apporter en deuxième lecture. Mais c'est aussi important qu'une "chiure d'araignée", aurait-il répliqué.
La matière est là, intense, dense. Elle ne cesse d'alimenter les chapitres à la course dans la nuit glauque ou la brume opaque. Cru, Londres multiplie les voyages souterrains, les orgies absolues. Personne ne se retient car chacun sait que la mort peut frapper au matin. Londres est inouï, plus ébouriffant que Guerre, retrouvé lui aussi et paru en l'état il y a peu. La rythmique stylistique tambourine puis éclate, ramasse et repart, régénérée après chaque paragraphe. Abasourdi, éreinté, le lecteur en redemande. Il est servi.
En lisant ce manuscrit proposé dans son jus, tel quel, on comprend pourquoi et surtout comment "la façon Céline" a pu inspirer en profondeur des auteurs comme Jack Kerouac, Charles Bukowski, William Burroughs, Maurice Pons, Philip Roth, John Kennedy Toole et, plus prosaïquement Michel Audiard et Frédéric Dard. On y trouve la verve célinienne à l'état pur, pas filtrée, sortie directement du fût. Elle percute. Et régulièrement, au bout d'une longue séquence, surgissent d'intenses apophtegmes, pensées pour lui-même qu'il offre à notre réflexion.
Sous la plume volontairement épaisse de Céline, la cité anglaise devient grasse, sale, ivre, repoussante. La trame s'apparente à un vade mecum de la tangente, un précipité de l'art de se faire oublier, un hymne à la lâcheté et à la bassesse. Mais sous la crasse il y a plus d'humanité dans une seule ligne de Londres que dans toutes les oeuvres de nos penseurs de grande surface - Lévy, Findelkraut, Ferry, Onfray - qui ne font que passer et dont il ne restera plus grand-chose d'ici peu.
Londres doit effrayer les bien-pensants propres sur eux : effectivement, c'est un ouvrage qui tache, qui secoue, qui "déchire" dit-on en novlangue. Les sentiments, bons comme mauvais, s'entremêlent. Céline place les mots là où on ne les attend pas. Soulagées de virgules, ses tournures rebondissent et il faut parfois s'y prendre à deux fois pour les attraper. A pleines pages, c'est jouissif.