C'est l'ironie absolue. On ne trouvera pas mieux même en cherchant bien. Le jour où il reçoit le prix Henri-Desgrange, hommage à sa carrière, sa vie et à son œuvre en Ovalie mais pas que, Philippe Guillard apprend qu'il est viré par son employeur. Cette même chaîne cryptée qu'il a contribué à élever et relever par son humour, son sens de la dérision et de l'auto-dérision, celle au sein de laquelle il faisait aimer le rugby comme personne d'autre avant lui. Et sans doute après.
Comme le sacre de Clovis, Marignan, Gutenberg, Kennedy à Dallas et la chute du mur de Berlin, Philippe Guillard viré de Canal Plus est une borne dans l'histoire de l'humanité. J'exagère ? Bon alors disons que ça marque la fin du rugby tel que nous le connaiss(i)ons. Le rugby des rires et des larmes, des chansons et des claques, le rugby d'avant quoi. J'ai l'orchestration de Quincy Jones en tête en écrivant cette chronique. Mais la note est salée.
Le rugby est désormais un produit, comme l'eau de Javel ou l'huile de ricin, et il faut le vendre à la ménagère. Pour cela, Sébastien Chabal est parfait. De la même façon qu'on se tape, moi le premier, du Boudjellal tous les jours parce que ça alimente le buzz sans lequel il n'y a plus de flux, j'aurais bien continué à reprendre un peu de Guillard une fois par semaine, même une minute, plutôt que d'entendre pendant presque une heure des commentaires lénifiants sur la journée de Top 14 qui vient de se terminer.
Philippe Guillard, c'est un titre de champion de France, deux finales, le Showbiz, Eden Park, Petits bruits de couloirs (le meilleur livre sur le rugby, tellement riche que ce n'est plus du rugby d'ailleurs), le petit journal du rugby et le Fils à Jo, magnifiquement naïf à la façon d'un Douanier Rousseau. Un legs massif. Mais il n'y a plus de place pour les poètes, les gentils, les débordants, les chaleureux. Pas même une petite ?
Mais si. On gage que La Guille va rebondir. Sur Eurosports, L'Equipe 21, Orange, RMC, Sud-Radio, SFR, BeIn, partout où le rugby relance. Comme impact rieur, joker jovial. Un nouveau livre, un nouveau film, des chroniques, quelque chose, mais pas sortir comme ça, sur arbitrage vidéo. De toute façon, allez, tu le sais bien, Philippe, on en avait parlé, ce Canal n'a désormais plus rien de plus. Tiens, j'ai résilié mon abonnement depuis deux mois. Je regarde le Top 14 au bureau. Ca suffit amplement pour ce que j'ai à en faire, c'est à dire décortiquer des matches qui se ressemblent (presque) tous.
Dans ton Petits bruits de couloirs, tu racontes l'histoire d'un ailier qui prend la ballon, enfin, court, fonce, vole, strie le terrain, déborde, et quand on pense qu'il va marquer l'essai que tout le monde attend poursuit sa course, traverse l'en-but où il aurait dû déposer le ballon, et court si vite, si loin, que personne ne l'a jamais revu. Ne pars pas si loin.