jeudi 13 août 2020

Beyrouth au tison

Il est question de sens. C'est la question qui importe car la réponse tardera. Beyrouth ne se donne pas d'emblée. Beyrouth prend souvent les armes. On s'y hèle, à Beyrouth, à mesure qu'on s'y retrouve. Et j'ai une pensée plus particulière pour mon ami Le Tigre, membre éminent de ce blog formé en groupe compact, ce Crazy Ruck qui s'est tellement réuni ces dernières années. Nemer nous a permis de savourer la luxuriance des repas libanais et nous a emporté avec ses anecdotes. Alors, récemment en vacances en Bretagne, une autre amie, Marylou, m'a fait découvrir Un balcon à Beyrouth, de Richard Millet, écrivain prolifique au style riche et dense. En cette période terrifiante qui voit la capitale libanaise souffrir d'incurie et de corruption jusqu'à en exploser, la lecture de ce retour dans les pas de l'enfance est un baume sur cette plaie béante en forme de cratère qui ne se refermera pas de sitôt. Lumières orange de la place du Musée, une arrivée en pente douce et pourtant hallucinée, la nuit fraîche, la rumeur fluviale des voitures, le bourdonnement des klaxons : Richard Millet nous promène dans les ruelles torves, sur les pavés luisants, dans les maisons abandonnées. Nous sentons Beyrouth avec lui. Comme Paris est une fête, dit Ernest, Beyrouth est un bouquet d'odeurs filtrées, avoue Millet. "Il est facile, comme le fait la langue de bois syrio-occidentale, de croire à la paix alors qu'au Liban on vit une simple cessation des combats, écrit-il en 1994 de façon prémonitoire. Il faudrait le Zola de La Curée pour décrire le gigantesque montage financier qu'on opère sous le prétexte de la reconstruction du centre-ville." Et plus loin cette attaque de chapitre en quelque forme d'épitaphe : "Au balcon d'Achrafiyé. Je serai peut-être un éternel enfant à la balustrade, qui attend la fin de la vie, comme on le fait de la tombée délicieuse de la nuit. Nous aurons été des enfants tristes. Les hautes terres corréziennes m'ont sans doute donné, avec le goût du crépuscule et de la nuit, cette mélancolie, cette âme sombre que le soleil d'Orient a étrangement marqué." Il faut errer sans but pour comprendre une ville, la saisir quand elle s'y attend le moins, et si possible le jour parti, marcher solitaire et perdu dans la ouate de minuit passé. Aujourd'hui, il n'y a plus de rues à Beyrouth, que de la poussière et l'odeur d'explosif, des cendres et des larmes de sang. Comme le notait Gérard de Nerval, le fils d'un pays grave semble porter le deuil de ceux qui l'ont précédé. Ses fils et ses filles sont multitude hagarde et révoltée dans cette ville si soudainement éventrée.

vendredi 8 mai 2020

Paix poétique

En ce jour de victoire et de paix revenue, me vient l'idée de célébrer ce que le confinement nous permet d'effectuer dans les meilleures conditions, à savoir le temps de lecture. Et d'écriture, pour certains. En relisant Préférences, recueil de textes écrits par Julien Gracq, grand amoureux du rugby, je ne peux m'empêcher de vous faire partager un extrait de Pourquoi la littérature respire mal, conférence faite à l'Ecole Normale Supérieure en 1960. Texte qui n'a pas pris une ride, magnifiquement contemporain.
"Les neuf dixièmes de notre temps vécu, de ce temps dont rien après tout n'est inintéressant pour la littérature, se déroulent dans un monde sans passé et sans avenir, dans le monde de ce qu'Eluard a nommé la Vie immédiate, monde où l'histoire mord à peine, où le souci de l'action et de l'engagement n'a pas de prise."
"Et puis, à lire ces romans étouffants d'où l'air libre et le monde extérieur sont exclus, pleins à craquer d'une humanité aigre et exaspérée, et où on pénètre quelques fois comme dans un wagon de métro à six heures du soir, ce qui me frappe, c'est une exclusion délibérée et systématique. L'exclusion de cette espèce de mariage, mariage d'inclination autant et plus que de nécessité, mariage tout de même confiant, indissoluble qui se scelle chaque jour et à chaque minute entre l'homme et le monde qui le porte, et qui fonde ce que j'ai appelé pour ma part la plante humaine."
"Il n'y a pas de place pour la plante humaine dans la littérature de notre temps, et on dirait que tout y a été dit de l'homme sauf ceci d'essentiel : cette bulle enchantée, cet espace au fond amical d'air et de lumière qui s'ouvre autour de lui et où tout de même, à travers mille maux, il vit et refleurit. Le monde n'a jamais pu nous être aussi inamical, aussi fermé, aussi irréductiblement étranger qu'on le dit, puisqu'il y a toujours eu des poètes."
"Une page de Tolstoï, de ceux que j'appelle les grands végétatifs, nous rend à elle seule le sentiment perdu d'une sève humaine accordée en profondeur aux saisons, aux rythmes de la planète, sève qui nous irrigue et nous recharge de vitalité, et par laquelle, davantage peut-être que par le point de la lucidité la plus éveillée, nous communiquons entre nous."