mercredi 15 novembre 2017

L'art du décalage

Nous sommes prisonniers d'un théâtre, debout sur scène au milieu d'autres, et le public assis dans la pénombre attend de nous que nous réagissions comme il est écrit dans la pièce qu'un metteur en scène a souhaité que nous interprétions. Pas question de sortir du cadre des répliques et des déplacements. Tout doit rester conforme.

N'est-il pas préférable, parfois, d'agir à l'encontre de ce que tous autour de nous jugent utile, nécessaire, souhaitable ? Une zone de confort nous est offerte mais il n'est question d'en dépasser les bornes. Il faut rembourser les spectateurs en livrant la performance attendue.. C'est un peu comme l'obligation qu'aurait un athée, pour ne vexer personne, de baptiser son enfant.

J'ai aussi effectué mon service militaire alors que je "condamne la haine entre les peuples". Je paraphrase là mon ami penseur qui ouvre son livre troisième par cet intitulé : "De petites actions non conformistes sont nécessaires !" J'y souscris pleinement. C'est insidieux, ça fonctionne par petites poussées, mais reconnaissons-le, certains contours de notre être sont gommées par l'opinion que souhaitent avoir de nous les autres. Qui ne nous veulent pas toujours du mal, d'ailleurs.

Rester conforme ? A quoi ? Quel objectif vain.. Décalons-nous plutôt sur l'impasse. Surprenons notre monde. Personne ne s'y attend. Etonnons ceux qui s'endorment. Pour ma part, je n'ai qu'une envie : me sortir des attentes parfois trop lourdes. Pour cela, rechercher l'espace profond, les broussailles oiu le large, selon la physionomie du terrain.

Le conformisme est d'un lassant... Comme s'il s'agissait de dédommager autrui de nos élans, de nos envie, de nos instincts, d'un naturel perdu ou coffré. Que devons-nous ? Et à qui ? La raison cloître la nature. Le vent et la pluie sculptent les pierres et leur donnent formes étranges, surprenantes, inattendues. Echappons-nous dans le côté fermé.

mercredi 25 octobre 2017

Choeur et héros

Il faudrait relire Nietzsche sans cesse. Personnellement, au calme en fin de journée, je plonge dans sa pensée. Et je m'endors l'esprit relevé. Actuellement, "Aurore" est mon livre de chevet. Cinq cent soixante quinze fragments. Leur qualité inégale m'importe peu. Au contraire, elle me sert. Ainsi je peux piocher et m'enrichir à la demande. Quelques lignes ou deux pages. Selon.

Je me suis arrêté à celui intitulé "Apprendre la solitude" qui évoque l'obligation qu'ont les "pauvres bougres dans les grandes cités (...) de dire (leur) mot à propos de tous les événements qui surviennent et il en survient toujours !" Nietzsche évoque dans ce propos précis le personnel politique de son époque. Mais on pourrait l'associer aux réseaux sociaux d'aujourd'hui, dont nous faisons partie, moi le premier et vous ensuite qui me lisez.

Internet soulève, je trouve, "beaucoup de bruit et de poussière" pour reprendre l'image du philologue, mais sans pour autant se croire - je place un bémol à la clé - le "char de l'histoire!" Cela dit, en chroniqueur, je guette moi aussi "le moment de placer (mon) mot", j'épie et perd ainsi "toute productivité". C'est ce que me dit Nietzsche. Je l'entends. Mais je réfute. J'ai au contraire l'impression très nette en écrivant d'affiner mes réflexions, de muscler ma pensée puisque je l'entraîne.

"Une page par jour" assurait debout Ernest Hemingway. Trimer sur trois phrases comme James Joyce. Marcher pour préparer sa pensée dans les pas de Philip Roth. A chacun sa méthode. Moi j'ai besoin de calme, de musique, avec la perspective de savourer ensuite un cigare. Nietzsche, lui, espère que "le profond silence de la maturation" viendra visiter celui qui veut faire oeuvre. Mais un problème se dressera s'il est trop absorbé par le bruit de dehors.

"L'événement du jour vous chasse devant lui comme paille au vent, alors que vous croyez chasser l'événement." Nous sommes donc de pauvres bougres. Et voici venir cette sublime conclusion qu'il nous faut accrocher au col de notre vêtement, une de ces phrases ciselées, formule lapidaire qui indique que nous avons affaire à un génie de la pensée.

"Lorsque l'on veut jouer un héros sur scène, on ne doit pas penser à faire le chœur, on ne doit même pas savoir comment faire le chœur."