jeudi 15 novembre 2018

La brigade du Tigre

L'occasion était belle d'organiser ce quarante-deuxième Crazy Ruck pour célébrer comme il se doit la sortie du dernier ouvrage de l'ami Nemer Habib, aka Le Tigre. Christophe, Ritchie, Juanito, Motoraide et Seb faisaient ainsi corps autour de l'auteur, donc, pour une séance de dédicaces à l'abri de la brume électrique parisienne. Notre repaire préféré - Le Bistrot d'Henri en face de chez Castel - au cœur de cette rue de la Soif tant contée dans les troisièmes mi-temps épiques et ovales était bondé. Nous avons versé une larme de Côte du Rhône en trinquant à la santé des absents excusés : VPL, Léon, Benoit et Olivier.

Notez que l'exploit est de taille : deux semaines, pas davantage, pour imaginer, concevoir et rédiger cet album de luxe dont le thème, "les beaux gestes", surgit comme une île paradisiaque au beau milieu d'un si morne paysage rugbystique français, avec son Top 14 de bulldozers vitaminés et son XV de France anémique. Sur un premier choix de 900 photos, Nemer s'est comporté en sélectionneur en chef avisé : au final, 88 clichés ornent ce cadeau du ciel idéal au pied du sapin de Noël.

De Christophe Dominici à Sonny Bill Williams, les plus belles attitudes du rugby sont regroupées autour de trois thèmes : élégance, combat et valeurs. Ce ne sont pas des clichés, d'ailleurs, mais les tableaux d'un exposition. "Dans la culture du volatil si envahissante, dira Christophe, dans cette immédiateté imposée comme une dictature du futile, Nemer a fixé là des instants pour l'éternité, nous permettant de savourer de ce jeu le quelque chose qui nous échappe."

Pour ma part, ce sont les mains qui me sautent aux yeux. Je n'imaginais pas que les rugbymen et rugbywomen contemporains, tournés si délibérément vers le contact physique et l'engagement total sur la ligne d'avantage, disposaient de doigts si légers, d'un doigté si subtil, d'un touché tellement délicat. Dans cette galerie d'actions magnifiées par ces arrêts sur image, les mains habitent littéralement les pages.

Nous regrettions le titre, "Les Beaux Gestes", peut-être pas assez féérique pour vraiment se placer à hauteur des Fragonards sur papier glacé. Alors, nous nous sommes mis à en chercher un autre. "Chanson de geste(s)" pour Christophe, "De l'art et des essais" dira Juanito, "En suspend" glisse Motoraide, "Il était une fois le rugby" lance Seb, "Arrêt sur images" ajoute Ritchie. Mais Nemer resta inflexible au motif que "les beaux gestes" avait bel et bien été son premier choix ! Rien n'est plus éclatant que l'évidence. C'est donc là que nous nous sommes rangés.

Railleurs que nous sommes, nous n'avons pas trouvé, même en cherchant bien, une posture de Teddy Thomas, monsieur "trois contre un"... Mais en revanche tous les magiciens qui nous enchantent depuis une décennie éclatent de santé  : Habana, Hernandez, Parisse, Beale, Kuridrani, Carter, Cooper, O'Driscoll, Barrett, SB Williams, Watson, Matawalu, Ashley-Cooper, Wilkinson, par ordre d'apparition à l'image, sans oublier Shakira Baker, Amiria Rule et Chloé Pelle.

Des sourires et des hommes, des plaquages et des passes, des féminines et des intervalles, de l'amitié, du respect, des chocs et du vice. Au moment où ce sport que nous aimons défraie la chronique par ses commotions, ses faits divers, ses stades déserts, son XV de France atone et son image écornée d'école de la vie, cette sélection de bonnes actions place le rugby sous les auspices du baume au cœur.

samedi 3 novembre 2018

Que nul ne l’abîme

Peut-on tout dire ? Les semaines d'actualité replacent cette interrogation sur le devant de l'ascèse. On ne peut pas se taire devant tant d'outrance, d'hostilité et de rancœur délayées ici et là, y compris sur ce blog et de façon anonyme. La rhétorique ne permet pas tout. Refuser la bien-pensance est une option salutaire mais marcher dedans au motif qu'il faut absolument dire ce que l'on pense bascule le meilleur dans le pire.

A ceux qui s'autorisent tout je préfère ceux qui pensent ce qu'ils disent, au sens de prendre le temps de mouliner leurs sentiments pour mieux façonner des idées sans prendre les mots en otages. Il n'y a de liberté d'expression que parce qu'il y a liberté de pensée. Et cette liberté ne peut s'exprimer qu'à l'intérieur d'un cadre, lequel est dessiné dans l'espace de connaissances que nous sommes capables d'embrasser, d'envelopper et d'explorer.

Le mot en objet vibratoire. Il y a deux mois sortait d'une imprimerie brestoise le dernier opus de notre ami Christophe Schaeffer intitulé «Au revers de l'Abîme»*, dialogue artistique entre une peintre et un poète qui relie abstraction et métaphysique. Ouvrage lui-même œuvre d'art par sa forme et son volume au cœur duquel s'ouvrent cinquante pages grammées, travaillées à Castres, Pézenas et Bram, places ovales.

pas de majuscule ni ponctuation. Alors ainsi libéré de carcans le texte en quelques lettres associées devient simple mot puis rapidement le mot devient imaginaire, l'imaginaire voyage, le voyage abandon, l'abandon propice à rejoindre l'en-soi. «l'errance du regard dans la texture de l'épure» écrit Christophe en regard d'un tableau. «cri inarticulé de lumière en l'être-noir», inscrit-il ailleurs, frontispice d'une œuvre dichotomique d'Isabelle Crampe, tarbaise d'inspiration klimtienne.

Il me faudra encore du temps pour plonger dans cet abîme en saisir pleinement le revers. Tout y est subtil qui convoque au calme. La beauté, promenade intérieure, offre à saisir l'ailleurs éparpillé, à rassembler ce que l'on croyait vide, à dépasser certaines de nos frontières. C'est aussi le principe du dialogue. Ici, si l'on y parvient, il se noue à trois, Isabelle, Christophe et leur lecteur-invité.

L'occasion d'explorer «le dessin du silence» et «la face sombre des lueurs clandestines». L'association du peintre et du poète est éminemment sensuelle en ce qu'elle entrelace la matière et la rupture, ce qu'il y a dessus et dessous, accords et dissonances, peau puis chair, nous et je, le sillon et l'étoile, cela tracé. Si vous pouvez en profiter surtout ne pas hésiter. Cette édition est illimitée.

*Au revers de l'abîme. Christophe Schaeffer, Isabelle Crampe (Les Editions de l'improbable). www.levaisseauimprobable.fr