dimanche 1 juillet 2018

Le Banquet des Sens

Nous étions une trentaine de dicopotes réunis par pur plaisir afin de fêter dignement jusqu'au bout de la nuit, dans les volutes de cigares et le goût du rhum, la sortie du Dictionnaire des penseurs. Ami(e)s venu(e)s parfois de très loin bravant la chaleur caniculaire, d'autres faisant fi du tonitruant France-Argentine de football pour échanger en "une-deux" sur Trungpa et de La Boétie. Treize heures étirées ensemble à rire et deviser, commenter et opiner.

Joie aussi que d'associer en terrasse quatre Mousquetaires de dictionnaires, ici avec Christophe Schaeffer, Benoit Jeantet et Jean Pruvost, champion de babyfoot sans lequel nos écrits n'auraient sans doute pas trouvé aussi vite et aussi bien support broché. Dictionnaire du désir de lire et Dictionnaire des penseurs ont en commun leur éditeur, filiation qui ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin puisque d'autres projets cavalent dans le sillage d'Honoré Champion.

Deux dictionnaires écrits à quatre mains honorés par tant d'amitié, d'attentions et d'enthousiasme ce samedi 30 juin qu'il était difficile de se quitter après s'être si bien et si fortement reliés. Tout au long de cette journée de dédicaces, il fut question(s) de la part que l'on laisse aujourd'hui à la pensée dans notre société de l'immédiateté, du temps passé pour soi, de notre quête de sens, du poids des mots choisis : autant d'interrogations auxquelles Benoit, Christophe et moi avons tenté de répondre.
Cent romans contemporains du monde entier, cent penseurs en humanité : effectivement, le choix est contraignant. Les amis présents auraient aimé ajouter le leur, se plaçant eux aussi dans une élection éminemment subjective. Cent est une limite insupportable mais sans elle point d'art. Ce qui importe en l'occurrence n'est pas tant ce qu'on met mais ce qu'on doit enlever ; et ce dépouillement volontaire constitue de l'exercice la beauté.

Que Merce Cunningham côtoie Soren Kierkegaard est à nos yeux gage d'ouverture. De Thomas More à Olympe de Gouges, en passant Erasme, Bruno, Erasme, Hobbes, Spinoza, Kant, Sade, Rousseau et Voltaire, l'occasion s'est présentée d'éclairer les Lumières avec un angle plus aigu, de redessiner l'arbre généalogique de la liberté de penser ainsi que suggéré par un de nos convives à ce Banquet des Sens, table ronde de nuit qu'on dirait peinte par Rembrandt.

A l'ombre ou au soleil, retrouvons-nous page 289 pour rencontrer Sénèque, c'est d'actualité. Il y est écrit que la sagesse réclame du loisir, au sens du temps passé à réfléchir. Accordons-nous ce petit effort intellectuel autant qu'une plongée en nous-même sans lesquels il n'y a pas d'accord, pas de communion avec l'humanité et la nature. Soyons oisifs, c'est-à-dire disponibles pour capter des vibrations, prêts à toute éventualité, réceptifs à nos pensées. En vous souhaitant à toutes et tous un bel été.

jeudi 14 juin 2018

Elles vont vers vous

Notre petite balade apéritive en compagnie de Weber, Borel, Gouges, Thoreau, La Boétie et McLuhan touche maintenant à sa fin, comme on termine un chapitre. Mais le livre, lui, s'ouvre depuis ce jour, idée plantée dans la terre meuble et riche déjà travaillée avec mon ami Benoît Jeantet, ailier de grand débordement épistolaire autant qu'écrivain tranchant en bout de ligne. Notre «Dictionnaire du désir de lire» (Honoré Champion Editeur) remonte à 2011 avec ses cent romans contemporains, bibliothèque idéale toujours d'actualité. Format, concept, articulation des contenus, choix élargi : tout concourait à poursuivre l'aventure. Mais dans un autre champ. Ce serait celui de la pensée.

L'idée a germé il y sept ans, enrichie et soutenue par un éditeur hors du commun, Jean Pruvost, voisin de Palaiseau, guitariste rock, virtuose du baby-foot, «dicopathe», universitaire de renommée mondiale autant qu'érudit enthousiaste. Mais au bout de deux ans de recherches fructueuses, je me suis rendu compte que si le recensement des grands penseurs de l'humanité m'ouvrait de magnifiques perspectives, la rédaction d'un ouvrage d'une telle envergure était trop imposante pour tenir d'aplomb sur mes seules épaules. Qui associer au soutien en profondeur ?

J'en restais là, imaginant une liste de cent noms comme on compose une équipe lorsque, le cachet de la Poste faisant foi, je reçus il y a trois ans un ouvrage sur Michel Crauste (Le testament du Mongol. Editions l'Harmattan) écrit par un philosophe dont j'avais déjà lu quelque chose, en 2012, qui tenait de la filiation ovale (Le rugby expliqué à mon fils. Editions l'Harmattan) Rendez-vous fut pris devant le jardin du Luxembourg, mon point de chute parisien. Après seulement quelques minutes d'échanges, Christophe Schaeffer, séduit par le défi, acceptait de s'embarquer dans cette circumnavigation. Nous voguâmes alors de concert sur une mer d'idées pendant deux ans.

Si les trente-cinq premiers grands penseurs (Aristote, Freud, Platon, Marx, Nietzsche, Socrate, Kant, Confucius, Copernic, Hegel, Descartes, Pascal, Einstein, Epicure, Spinoza, Montaigne, etc) furent d'une évidence confondante, la suite nous plongea dans un bonheur d'échanges afin de couvrir au plus large les activités humaines, entre autres économie, art, droit, écologie, éducation, foi, laïcité, médias, politique, sexualité, sport... Duo charnière (ancien demi de mêlée de Plaisir et ex-ouvreur vagabond), nous avançâmes lentement mais le plus sûrement possible, mesurant et pesant chaque choix avec doute mais aussi avec joie.

Cette quête à deux voix fut l'occasion de belles rencontres (merci à Michel Chiodi et Stéphane Cassier pour leurs pertinentes corrections). Me reste aussi en mémoire ce moment hors du temps, à Toulouse, en compagnie de l'ancien flanker et capitaine du XV de France, Jean Fabre, intrigué par ce projet raisonné et alphabétique, l'ancien président du Stade Toulousain me proposant d'y adjoindre l'Aveyronnais Emile Borel, dont j'imagine que vous ne connaissez pas l'existence, pas plus qu'une très grande majorité des habitants actuels de Sainte-Affrique dont il fut pourtant le maire.

C'est donc vers les Borel de ce dictionnaire que sont Gui d'Arezzo, Hypatie, Mani, Amartya Sen et Joseph Weber que je tourne mes pensées au moment où sort en librairie cette curiosité ; car ils m'ont obligé à creuser au plus profond de moi même, d'aller là où je ne pensais pas me rendre puisque j'en ignorais l'existence. Et je gage que mon ami Christophe a lui aussi effectué pour d'autres penseurs ce cheminement personnel.

Dans sa subtile préface, puisant dans l'étymologie, Jean Pruvost rattache «peser», «penser» et «panser» - c'est-à-dire réfléchir, apprécier, soigner - au latin pensare. Il écrit : «La lecture in extenso ou bien la consultation au gré de nos souvenirs du Dictionnaire des penseurs a cette double vertu de nous mettre en éveil tout en pansant, ça et là, quelques déchirures personnelles grâce à la découverte d'autres manières de penser qui nous éclairent et nous aident.» Je n'imagine pas viatique à la fois plus universel et plus intime.

Dictionnaire des penseurs. Christophe Schaeffer et Richard Escot. Honoré Champion Editeur. 22 euros. 351 pages. Sortie le 14 juin 2018.