jeudi 14 novembre 2019

Choc coeur

Renaissant de ses cendres, l'incarnation de Joaquin Phoenix relègue ici très loin les pourtant remarquables performances de pointures comme Jack Nicholson, Heath Ledger et Jared Leto dans le rôle. Tout en omoplates et en articulations, le Joker, c'est lui ! Mais ce n'est pas tant le personnage - maniaco-dépressif, schizophrénique et borderline - interprété au-delà de la perfection et jusqu'à la nausée qui interpelle mais le sujet, à savoir le rejet.
Ce film est une allégorie inversée de la chute sociale d'une partie de plus en plus grande de la population laissée pour compte, voire humiliée, chaque jour davantage par ceux qui gouvernent nos destins, pourceaux des administrations et des médias. Filmé sans génie mais au plus vrai, en contre-jour et en flou artistique, ce long métrage n'a d'autre objet que de suivre les méandres d'une transformation.
S'engluer de l'ombre glauque pour soudain passer par les feux de la rampe n'a pas pour objectif l'éblouissement du spectateur par le trait fin de camera mais plutôt nous adresser de façon artisanale le cheminement chaotique d'un clown à la triste face jusqu'à l'allégorie en forme d'hallali. Lie dans laquelle se vautre cet anti-héros, vilain trépané, pantin désarticulé, marionnette sordide en passe de devenir une figure emblématique, symbole de l'opprimé fédérateur.
Le malaise qui nait et grossit au fur et à mesure d'un trajet descendant prend sa source dans le mal-être qui traverse notre société. Les grincements de dents deviennent hurlements. On s'irrite sur son siège, on s'agace chaque fois que l'hystérie monte d'un cran, et l'imminence du crescendo n'est retardée que par une longue quête dépressive d'identité. Plan après plan, ce qui pouvait trouver un vernis comique craque à mesure que ce guignol rit de plus en plus fort, de plus en plus jaune.
Joker, interdit au jeune public et pour cause, est furieusement d'actualité. Il fait écho aux samedis de ronds-points bloqués et de chasubles fluorescents, à cette colère éruptive qui envahit les boulevards haussmanniens dont la création, justement, devait répondre à la répression de ce type de manifestations bouillonnantes. 
Alors, quand la revanche de ce magistral paumé ultra-violent trouve son acmé dans le meurtre jouissif surgit de la rue la révolte des sans-dents, des sans avenir, des sans-abris, des sans-rien, armée de va-nulle-part lancée à l'assaut des lieux d'abondance. Mais n'est pas Scorsese qui veut. En témoigne le clin d'œil appuyé aux cinéphiles, mise en abîme du propos par la présence surjouée de Robert de Niro, dont le Taxi Driver reste, depuis 1976, la référence du combat des ténèbres intérieures sur fond de justice fanatique dans la ville.

samedi 5 octobre 2019

Lumière froide et torride

Il n'y a rien de plus touchant que d'assister à la mise sur orbite d'un trajet artistique. A l'origine, l'idée plonge dans son terreau - ici la peinture -, prend forme lentement tableau après tableau au fil de l'inspiration, dans le silence de l'atelier, puis s'épaissit, se densifie, conceptualisée, et enfin mise en mots. Puis après quelques essais s'expose au grand jour.
Incontournable pour ceux qui se nourrissent d'art, la Galerie 181 accueille depuis jeudi dernier et jusqu'au 25 octobre à Palaiseau, patrie de George Sand, les œuvres de Gesco. A la venue chaleureuse toujours appréciée des amis accourus dès l'annonce s'ajoutait la présence d'édiles, de voyageurs, de connaisseurs et d'artistes attirés par cette œuvre ainsi mise à nu.
Après "Cités perdues", précédemment exposées, voici "Terres vaines", deuxième volet d'exploration méditerranéenne inspiré, entre autre, par les vers de T.S. Eliot, thème mis en œuvre dont on perçoit la "lumière froide et torride, dixit Philippe Guillot, ancien élève des Beaux-Arts, digne de l'incendie de Londres de Turner." On écrit difficilement compliment plus soutenu.
L'œuvre ici fait chair, au sens où chacun s'implique immédiatement dans l'expression proposée pour la faire sienne, y jeter ses passions et ses troubles, y puiser calme, luxe ou volupté au gré de ses voyages intérieurs. Chaque tableau ne serait, finalement, qu'une invitation non pas à s'éloigner dans les pas de l'artiste mais plutôt à descendre en soi trouver une sensibilité qui s'évoque, à certaines heures, mais ne se partage pas.
De près s'offrent l'épaisseur du propos, la subtilité des éclats, l'enchevêtrement des traits qui forment une histoire, l'association des couleurs. En s'écartant surgit l'explosion des tons et des formes, l'alliage magique qui donne alors vie à l'œuvre. Les peintures de Gesco, qui ont leur existence propre, nous plongent en deuxième intention dans nos songes oubliés, nos rêveries de promeneur solitaire, nos pensées les plus intimes.
L'expression picturale - mais c'est valable aussi pour d'autres supports que sont la musique, la poésie et la sculpture, par exemple - est d'abord un aller-retour entre l'artiste et lui-même. Ce qui rend, et c'est le cas pour Gesco, l'unique universel, ce qui donne une plus large dimension à l'œuvre, touche à l'indicible qui circule d'une évocation personnelle de l'artiste, ce qui est déjà beaucoup, au plaisir partagé par chacun, vibration(s) prolongée(s) que chaque regard soudain ou petit à petit enveloppe et fait sien.