lundi 14 janvier 2019

Des gabiers au paradis

C'est une chouette maison de pêcheur aux volets bleus décorée d'artefacts maritimes. Elle s'ouvre sur la baie depuis laquelle se dessine sur un tableau, chaque soir, le coucher de soleil. On y vient à pied, on ne sonne pas ; Yves, dit l'Amiral, vit là et a jeté la clef. Elle est ouverte aux amis de passage. Le rhum arrangé voisine avec le whisky fumé sur l'île de Skye et un gin de première catégorie, de ces nectars qui vous envoient dormir plus tôt que prévu.

On y parle gréements, on y boit gaiement. Juste en face - à gauche sur la photo - mouille Keïla, le voilier racé de Laurent. Ecrivain et marin, ce Limougeaud baptisé rochelais a bourlingué en hobie cat du golfe de la Thaïlande aux côtes de Sierra Leone d'où il a tiré son roman primé, Salone (2012, éditions Vents d'Ailleurs) Il écrit le matin, navigue ensuite. Son prochain ouvrage, Dépossession, est en pleine gestation. On vous en parlera.

Se dépouiller, c'est donc bien l'idée. Quitter la métropole brumeuse et glaciale un matin de décembre pour rejoindre la Guadeloupe déconnecte dès l'arrivée sur Basse-Terre. A Deshaies, les jours sont traversés par la course du soleil, nos mouvements indolents, des nuits étoilées, la mer translucide ; tout invite à savourer doucement, entre amis choisis, chaque heure qui passe.

Nous avons lu jusqu'au bout de la nuit les poèmes de Blaise Cendrars, les chroniques de Stephen Vizinczey, les mots de Charles Juliet qui nourrissent et qui apaisent. Nous avons aussi savouré les étonnants cahiers d'un certain Louis-Adhémar-Thimotée Le Golif, dit Borgnefesse, flibustier digne de Rabelais inventé par un auteur belge, Albert t'Serstevens, et publiés en 1952 chez Grasset.

Cascades, mangroves, récifs coralliens, forêt luxuriante, taureaux encordés dans les champs de canne à sucre, plages de sable blanc, bananiers, le musée Saint-John Perse, celui de Victor Schœlcher et, au sommet d'une colline qui domine la mer, l'ancienne villa de Coluche devenu jardin botanique. L'occasion de se demander comment ce décapeur s'y serait pris pour brocarder tout pareil Micron Ier et les gilets jaunes...

On y croise José, créole déluré qui croque sans fard ses femmes et dont le salon, ouvert à tous les vents, donne directement au-dessus de l'eau ; aussi Marco, rugbyman nourri au treize à Villeneuve-sur-Lot, adepte du bouddhisme et traducteur de textes tibétains ; et tout un casting bigarré qu'on dirait sorti d'un roman de Francis Carco ou, personnages plus désabusés, d'une nouvelle de Joseph Conrad.

Le sextant sorti à midi, ils vivent au rythme des averses tropicales et des ouragans, se protègent des brûlures et des imbéciles, loin de nos impératifs catégoriques et des adjudants d'entreprises qui nous pourrissent l'existence. Hommes libres, ils chérissent la mer et tentent beaucoup. Parfois, ils échouent, s'échouent tel un canot qui a flirté avec la côte, mais qu'importe, ils se renflouent d'amour et d'amitié. A très vite, mes gabiers ! 


dimanche 2 décembre 2018

Voix de cités

Rien n'est plus difficile que d'évoquer l'intimité artistique de la personne qu'on connait sans doute le mieux, du moins celle avec qui on partage tout depuis vingt-cinq ans. Son atelier est un espace protégé dans lequel il est impossible d'entrer sans y être invité, authentique jardin secret clos sur une manière de peindre qui lui est toute personnelle.

Ainsi il ne me sera pas possible de vous expliquer par le menu comment naissent les tableaux de l'artiste, Gesco, et la magie demeure pour moi intacte à chaque fois que sort de cet antre de couleurs et de formes une nouvelle toile. Juste vous préciser qu'elle a dépassé la dizaine et va donc exposer pour la première fois. Ce sera à Palaiseau (Essonne), dans une salle réservée à cet effet au cœur de la libraire La Fontaine aux Livres.

Cette association est un chemin naturel puisque l'inspiration de Gesco est venue durant la lecture de l'ouvrage de Delphine  Minoui intitulé «Les Passeurs de livres de Daraya». Ceux qui ont pu lire ce témoignage poignant et gorgé d'espoir comprendront pourquoi l'exposition éphémère à laquelle j'espère que vous pourrez assister samedi 8 décembre (10h/13h et 15h/19h) s'intitule «Cités Perdues».

Le style, c'est l'être, écrivons-nous en adaptant Buffon. Alors celui de Gesco est une entrée dans notre inconscient. En sonnant, il réveille chez chacun d'entre nous des images, des voyages et des perspectives à la fois nouvelles et anciennes. Il décrit à sa façon nos paysages intérieurs, ravive  quelques zones perdues, oubliées, refoulées, qu'on croyait à tort effacées et qui revivent sous ce pinceau.

A la fois originale et universelle : voici comment je qualifierais la vision de l'artiste à travers ce qui constitue une première série de onze œuvres à partager entre visiteurs choisis. Le choix des couleurs fait sens, associations aussi variées que réfléchies qui s'enrichissent à distance. J'aurai plaisir à vous retrouver, ami(e)s de la Comme Fou, devant les tableaux de cette exposition.