vendredi 20 mars 2020

Quarantaine

Le temps offert par défaut mérite d'être occupé, et quoi de plus instructif que d'isoler quelques longs métrages qui développent l'art narratif de la pandémie dans ce qu'elle a de plus terrifiant mais aussi de plus instructif ? Ainsi, à l'image de la relecture de La Peste, chef d'œuvre prémonitoire d'Albert Camus construit sur le socle des maladies génocidaires qui infectèrent puis dévastèrent l'Europe, Phénomènes (2008) et Contagion (2011) raclent nos angoisses. 
L'un étire avec force contre-champ la métaphore jusqu'à la crispation, M. Night Shyamalan, et l'autre, Steven Soderbergh, déroule à rebours l'enquête jusqu'à l'évidence. Revoir dans le contexte actuel ces deux œuvres qui n'ont rien de majeures leur donne - rien de surprenant - un relief qu'il était difficile d'imaginer à l'époque où l'expansion soudaine et mortelle d'un virus n'était au mieux qu'une ébauche de scénario pour studios hollywoodiens.
Dans la ouate d'un confinement d'abord prudent devenu assez rapidement coercitif au point de voir nos chemins de traverse interdits par arrêté préfectoral, il n'est pas interdit d'assister, par écran interposé, aux réactions les plus folles qui suivent immanquablement les annonces d'une pandémie qui n'en finit pas de dévaster l'Italie et préfigure le pire en France dans les jours prochains.
Serons-nous les mêmes lorsqu'au retour à la normale qui ne manquera pas de survenir nos pollutions communes - transports saturés, consommation forcenée, promiscuité professionnelle, abrutissement médiatique - s'agripperont à nous ? Serons-nous capables de refuser en toute conscience ce qui naguère nous submergeait et ne suscitait chez nous aucun doute, aucun rejet ? Voilà bien l'enjeu qui s'offre à nous, cette quarantaine passée. 


mardi 21 janvier 2020

Ode aux ruines



Le hasard est trop vaste, trop incertain, pour qu'une telle correspondance et qu'un si captivant mariage artistique soient seulement le fruit d'un concours de circonstances, voire d'une heureuse coïncidence. Ainsi, dans les locaux de l'agence Axe et Cible voyages (47, rue de Paris, 78 490 Montfort-l'Amaury), plusieurs œuvres contemporaines ont trouvé, le temps d'une exposition exceptionnelle de l'artiste Gesco (du vernissage le 30 janvier jusqu'au finissage le jeudi 6 février 2020, en présence du peintre Soly Levy), un écrin saisissant. "Je vous aime, ô débris ! Sous vos abris croulants je voudrais habiter, restes forts et superbes ! Et mon œil à travers vos brèches élargies voit jouer des enfants où mourraient des guerriers."
"Laissez le seul poète y conduire sa muse. Je médite longtemps, en mon cœur replié. Et la ville, à mes pieds, d'arbres enveloppée, étend ses bras en croix et s'allonge en épée comme le fer d'un preux dans la plaine oubliée. Mes yeux errent, du pied de l'antique demeure, sur les bois éclairés ou sombres, suivant l'heure. Et je vois, dans le champ où la mort nous appelle, sous l'arcade de pierre et devant la chapelle, le sol immobile onduler.
Le Grand Homme séjourna à plusieurs reprises dans cette ville fortifiée gorgée de tant d'Histoire. En 1845, il y composa Ode aux ruines. S'inspirant du poète américain T.S. Eliot pour réaliser ses œuvres picturales, l'artiste franco-argentine Gesco expose au cœur d'une de ces artères pavées qui surent aussi toucher l'âme du compositeur Maurice Ravel, du dramaturge Jean Anouilh et d'un autre parmi les grands poètes, Henri de Régnier.
Mais ce sont dans les pas versifiés de Victor Hugo que le thème, "Terres Vaines", développé par Gesco en plusieurs tableaux, trouve son plus fort écho. Après Palaiseau, par deux fois, Montfort-l'Amaury accueille maintenant l'éclat trouble et passionné de ces toiles brûlantes, voire déchirantes, qui racontent par mille vibrations l'exploration méditerranéenne en "une lumière froide et torride", écrit le critique d'art Philippe Guillot.
Amie des arts, Régine Autier, exploratrice au long cours, a jeté il y a quelques temps déjà l'ancre à Montfort-l'Amaury après avoir si bien capté, journaliste pour la télévision, l'ère du temps sur toute la surface du globe. Ici, elle s'est s'impliquée et appliquée à mettre en valeurs ces voyages intérieurs, invitation à descendre en soi au gré des éclats subtils, des traits enchevêtrés, des couleurs associées. 
Surgira alors l'explosion des tons et des formes, l'alliage magique qui donne vie à l'œuvre. Dans cet écrin renouvelé, les peintures de Gesco, à travers leur existence propre, nous plongeront dans nos songes oubliés, nos rêveries de promeneur solitaire, nos pensées les plus intimes.