mercredi 9 mars 2022

De cape et d'effets

Du brutal. Jamais Batman n'a été transporté de cette façon à l'écran. Le très sombre héros gothique de Gotham a pris de l'épaisseur et pas seulement parce que son costume de cuir, cape comprise, pèse dans les trente kilos, en incluant les Doc Martins. The Batman est dense. Tout ou presque passe par le regard, celui pathologiquement profond de Robert Pattinson, lourdement cerné de noir. Et dans les silences. Longs. Denses, eux-aussi. Que Matt Reeves n'hésite pas, et c'est heureux pour nous, à prolonger.

On va tout de suite écarter ce qui fâche, à savoir une très grande partie de la musique d'accompagnement, en particulier celles du générique de début et de fin, mauvaises copies de la Marche Funèbre de Chopin exécutées - c'est le mot - par un Clayderman d'Hollywood. Mis à part Nirvana recyclé, tout ce qui accompagne musicalement ce film méritait de meilleures notes. Ce qui nous amène presque à regretter ce copieur de Hans Zimmer.

Il pleut. Beaucoup. Comme dans Blade Runner. Ca frappe. Très fort. Comme dans The Dark Knight Rises. Le méchant - je vous laisse deviner qui ? - est un anti-héros à double-face. Comme dans Prisoners. Ces acolytes surgissent comme s'ils venaient de sortir du Joker, dont ce film pourrait être la suite. Les motivations des uns et des autres trouvent leurs racines dans Seven. Le monde dans lequel ces ingrédients mijotent ressemble à un asile de fous. Ca, malheureusement, nous en avons la confirmation depuis le 24 février.

Pourquoi voir et revoir The Batman ? Parce qu'il est de la série des neuf films - entamée en 1989 par Tim Burton et poursuivie par Joel Schumacher, Christopher Nolan et Zack Snyder - le plus raffiné. Il épouse une multitude de points de vue, propose des éclairages contemporains qui font échos à nos préoccupations, certes, mais sans oublier de nous offrir un bouquet de plans cinématographiques - après tout, c'est du cinoche - plus saisissants les uns que les autres.

Dans l'univers des comics américains des années soixante-dix qui débarquèrent en sous-culture avant de se hisser en un demi-siècle au rang de classiques, Batman fait partie, avec Daredevil, le Surfeur d'Argent et Spiderman, des personnages tourmentés, des personnalités complexes, des héros janusiens qui nous renvoient à nos propres interrogations existentielles. Il y a donc dans cette maladie de Pattinson un peu de nous, ce que Matt Reeves nous révèle au fil de l'intrigue.

Intrigue ? Voire. On connait le coupable d'entrée. On devine vite ses motivations. Notre attention se porte donc ailleurs que vers l'enquête. Sans super pouvoirs, enchâssé dans une tenue en kevlar mais pas nanti d'une étincelle de déduction, ce Batman s'embourbe du début jusqu'à la fin dans un dédale d'énigmes proposées par un adversaire - son double en tenue de chasseur - dont l'intelligence se situe bien au-dessus de ses capacités. Il ne parvient pas non plus à faire passer ses sentiments pour l'agile Catwomen - craquante Zoë Kravitz. Et s'il impose sa présence dans chacun des plans où il apparait, Batman est néanmoins balloté comme un cerf-volant dans une tempête.  

Parmi les vieilleries dont il est entouré dans un garage qui pue la rouille, il dispose d'une Batmobile récupérée aux encombrants, modèle De Lorean en acier trempé sorti de Retour vers le Futur, et aussi d'une vieille bécane dont il se sépare à la fin du film pour une moto tunée plus digne de lui. Mais rien de clinquant, de high-tech, d'innovant. Plutôt l'impression que la production s'est servie dans les surplus d'Hollywood pour réaliser des économies. Et c'est ce qui donne à cette version 2022 tout son charme intemporel. 

J'aimerais vous parler aussi des autres rôles, tenus par une belle brochette d'acteurs qui prouvent en deuxième rideau leur talent. Et de la suite qui s'annonce après le générique - reste jusqu'à l'écran noir de la fin... Mais le temps presse. Je ne vais pas te retenir plus longtemps. The Batman s'impose, toute affaire cessante. Je ne te dis pas, lecteur, que tu en sortiras indemne. Plus probablement un peu secoué. Mais je t'aurais mis en garde : ce film est frappé.

4 commentaires:

André Bœuf a dit…

En tout premier lieu, je dois dire que j'ai eu plaisir à lire ton texte, ta critique au sens large, de ce dernier Batman. Presqu'envie d'aller voir...Mais je ne suis ni un grand amateur du genre, ni, donc, un connaisseur. Juste quelques souvenirs d'enfance des années 50/60 de petites bandes dessinées de Flash Gordon, de Mandrake le magicien...Pas ma passion. Mais, je le répète, grand plaisir à vois ressurgir ce "Comme Fou" et à le lire. C'est bien le moment.
Amitiés.

Ritchie a dit…

Merci André. Toujours aussi prompt. Toujours à hauteur. Mais si tu as l'occasion, le temps, va faire un tour au cinéma. Tu ne seras pas déçu. Du moins n'est-ce que mon avis. J'en attends d'autres ici.

André Boeuf a dit…

Je reviens par ici, lieu qui me semble plus favorable à mes propos assez peu rugby. Cet effacement numérique -bien représentatif du monde du même nom-, après un dur labeur de recherches, de plongée dans mon passé et dans mes plus intimes ressorts, dans un gros effort de style, m'a réellement secoué. Fait du mal, je ne sais pas, mais profondément touché. C'est un peu le hasard de tes préoccupations actuelles -"Pétrarque/Kerouac" et "Anthologie du rugby Français" qui m'a poussé a me retourner vers mes vieux intérêts et tentatives d'écriture. Ressortir ces cartons qui contiennent encore ce genre de sujets m'a plutôt amusé et fait plaisir dans un premier temps, réellement intéressé et passionné dans un second temps. La fausse manœuvre (alors que cela m'était déjà arrivé et que j'y faisais particulièrement attention cette fois), m'a atterré. Et puis, finalement, une sorte de vide intérieur, sans même d'affect, s'est installé en moi. Comme une mer qui se retire et qui emmène un peu tout avec elle, laissant raz le sable humide. Je pense à Simone Weil et à son idée d'aspiration de Dieu en créant un vide en soi. Mais, là, point de Dieu prenant la place du vide créé. Je parlais plus haut de mes intimes ressorts. Oui, j'ai été vers ces ressorts qui m'animent depuis tant d'années et j'ai réussi à les réanimer, les retendre quelque peu. Cet effacement brutal, je l'ai ressenti comme une terrible cassure, une brutale rupture qui a eu pour effet un ré-enroulement puissant et immédiat vers mes plus intimes tréfonds. Plus rien.
Je me souviens, en fait, à peu près de tout ce que j'ai écrit: à la fois dans le fond et dans la forme. De ce que je voulais dire et comment j'ai pu le dire. Mais la force, l'énergie de recommencer à replonger dans mes intérêts profonds s'est échappée. Un peu comme, souvent, lorsque que je tenais un sujet qui me semblait particulièrement passionnant, la seule idée de m'y atteler, alors que je possédais globalement l'ensemble de mes préoccupations et la façon de les traiter, me jetais littéralement à terre. J'étais réellement, concrètement obligé de me coucher à terre ou sur un lit. Cette vision des efforts à fournir me détruisait et m'obligeait à abandonner. Je pense, (pourquoi?) à Bartleby de Melville, à Robert Walser...Malheureusement, je n'ai pas leur talent, ni même leur courage pour me lancer....etc. etc. Je retombe à nouveau dans des mondes bien connu, des spirales sans fin qui m'entraînent en dehors de mes propos d'origines, des relations interminables, des pans de récits entiers qui m'apparaissent à nouveau...Bref.
Je vais, encore une fois "prendre l'air" et je tenterais, simplement et modestement de me replonger dans ce que je voulais dire quand tes sujets Kerouac et Rugby m'ont interpellés.

André Boeuf a dit…

En vérité, la question de l'écriture m'a toujours plus ou moins obsédé. Globalement, les Arts et la Littérature (lire/écrire) en particulier avec, en corollaire, les activités physiques et le Sport en général. Jeune, avec mon ami Jean-Yves, un peu mon jumeau, nous tournions souvent du côté de la rue du Faubourg Montmartre en nous disant que, quand même, associer sport et écriture, ce n'était vraiment pas mal! Nous n'avons jamais passé le pas de la porte...On se disait juste que voyager, regarder, écrire ça aurait été bien et nous aurait convenu. Comme l'a dit Godard: "Regarder, c'est déjà travailler".
Par la suite, études, des essais, des prises de notes continuelles à la façon d'un Georges Perros, trop long à raconter...Rapidement des doutes. Des doutes écrits par moi-même d'une part, plus ceux lus chez d'autres comme chez Marguerite Duras qui se pose constamment la question de la place de l'écrivain et, surtout, sur l'activité même de l'écriture, cette deuxième vie. Par exemple -juste deux titres-:
-"Liberté. Questions...Dessiner ou Ecrire? Répondre ou Ne Pas Répondre? Quelques variations sur une certaine vision du processus créatif" et puis:
-" Réflexion sur un domaine de l'Art: la littérature. Etre écrivain". ...
Mais suffit.
Dès que mon cerveau enclenche un processus créatif donné, immédiatement et de plus en plus vite, tout un nuage de connexions se créé qui devient un tissu de plus en plus dense dans lequel je me perds et qui m'étouffe. Un peu comme ce personnage de "La Vie matérielle", Figon Georges, ancien taulard, incapable de raconter ses 14 années de détention par impossibilité à oublier la "véracité des faits" et incapacité à réinventer une histoire à partir de sa vie réelle.
Donc, j'ai ressorti des cartons: au moins un sur le voyage et l'écriture. Un autre, aussi, sur le rugby, à partir du rugby devrais-je dire, plus simple. J'y réfléchi.