vendredi 4 mars 2016

Mauvaise passe

La proposition est passée (presque) inaperçue, à savoir interdire le plaquage dans les écoles anglaises qui pratiquent le rugby comme activité sportive au motif que les enfants ne sont pas encadrés par des professionnels avertis des techniques particulières de ce jeu. Protection de l'enfance, comme avec la mêlée qu'il est interdit de pousser dans certaines catégories d'âge.

Au fil du temps et de certains impératifs économico-médiatiques, le rugby, de tous les sports collectifs de balle, est celui qui a la plus changé son règlement et sa pratique depuis sa création, en 1823, au collège de Rugby. On ne parlera pas de son ancêtre, la Soule, bagarre générale entre deux villages, le parvis des églises faisant office d'en-but.

L'ascenseur en touche, la passe en avant à condition que le mouvement des mains soit en arrière, le jeu au sol favorisant la conservation de la balle au détriment de sa vie, le nombre de joueurs (de 22 à 15), l'arbitrage (des capitaines-directeurs de jeu à l'arbitrage vidéo), le nombre de remplaçants (aucun et aujourd'hui huit, dont deux - les piliers - ad lib), sans oublier les points, l'essai passant de un à cinq : tout évolue.

Qu'en penser ? A vous de me le dire ! Modernité ou soumission ? Vitalité ou régression ? Tous les ans, est-il utile de repenser ce jeu ? Un arbitre international me commentait, il y a peu, les règles nouvellement en vigueur et celles à venir, au point que j'avais fini par ne plus savoir de quoi il me parlait et lui par s'emmêler. Le plus difficile, dans l'époque que nous traversons, est bien d'y trouver de l'épique.

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Ritchie,
Vu le papier sur le stade d'evry dans contrepoints dont tu as mis le lien en face et en ligne : acide, acerbe et drôlement pertinent.
Serais tu encore plus multimédia qu aperçu jusqu'ici ?
Vincent aka Snail etc...

Sylvie a dit…

Déjà qu'il existe encore des écoles - hihihi ! en rosbeeferie of course ! - où l'on propose le rugby comme activité sportive ça me ravit . J'avais cru comprendre en lisant un certain quotidien sportif que l'heure était à l'e-sport partout ( lire l'excellent mais angoissant dossier "Génération esport" de l'Equipe explore ) C'est anecdotique mais lisant comme toujours un peu - trop - vite j'avais cru lire Génération espoir .....
Notre époque pique un peu c'est vrai mais plutôt qu'épique je la trouve de plus en plus opaque . Cependant, face à la toute puissance du numérique - non rassurez vous je ne vais pas me lancer dans une philippique - savoir qu'il y a encore un avenir pour l'herbasse et le crampon, c'est fantastique ! Donc pour moi c'est modernité et vitalité : peu importe les contorsions des règlements, tant qu'il y aura des petiots couverts de boue ... c'est mathématique !
Et s'il nous reste un peu de temps on s'occupera des bibliothèques ....

benoit a dit…

Les règles changent un peu trop souvent, c'est un fait...et il faudrait déjà commencer par les faire appliquer ( les nouvelles comme les anciennes.) Le gros problème ( est-ce vraiment un problème du reste?) c'est la confiscation du jeu par l'arbitre. Désormais on ne voit et on n'entend plus que lui. Et c'est d'autant plus terrible que dès qu'il commet une petite "erreur" ( là encore, un homme demeure un homme et a tout de même le droit de se tromper ( les joueurs, eux, se trompent souvent, non?) on ne parle plus que de ça...Bref...

Sylvie a dit…

Mon équipe ayant été "pulvérisée" je tombe en poussière et me relève immédiatement à la lecture de cet article plutôt réussi ma foi, en hommage à Georges Perec http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20160307.OBS5905/je-me-souviens-de-georges-perec.html
Et du coup, je me souviens n'avoir rien compris à la 1ère lecture de "La Disparition" car trop occupée à vérifier - quelle horreur ! - que non, il n'y avait pas la lettre "e" ( on ne sait jamais .... un moment d'inattention ...)
S'imposer des contraintes pour écrire avec une telle liberté : est-ce identique au rugby ? Les règles nombreuses et changeantes ont-elles bridé le jeu ou au contraire l'ont-elles libéré ?
Mais à vrai dire, je ne sais pas si la comparaison est pertinente, après tout il n'y a pas d'arbitre en littérature .

Sylvie a dit…

Perec toujours, dans Télérama je découvre ceci (il parle des contraintes d'écriture) " Ce sont mes gammes, commentait Perec. Ces exercices me permettent de me dérouiller l'esprit, comme un pianiste se dérouille les doigts. Et puis j'aime multiplier les systèmes de contraintes lorsque j'écris : ce sont les pompes aspirantes de mon imagination. » Explication appuyée et complétée par l'écrivain italien Italo Calvino, qui fut son ami : « Pour échapper à l'arbitraire de l'existence, Perec [...] a besoin de s'imposer des règles rigoureuses (même si ces règles sont, à leur tour, arbitraires). Mais le miracle est que cette poétique que l'on pourrait dire artificielle et mécanique donne comme résultat une liberté et une richesse d'invention inépuisables." Rugby hyper réglementé = rugby libre ? Ca m'intrigue tout ça ...

André Boeuf a dit…

"Modernité ou soumission", voilà la question!
Pas de traiter de passéiste les observateurs de l'histoire en général et de ce jeu de rugby en particulier. Les règles sont intimement liées au jeu.
Dès la découverte de celui-ci, à l'âge de 12 ans, au Lycée (de Saint-Cloud), avec un remarquable prof de gym, éducateur en rugby ...,malheureusement lors de sa dernière année d'enseignement, Monsieur Gonon, j'ai demandé à ce qu'il me passe les tables de la loi, la Bible rugbystique, autrement dit, les règles du jeu.
Par exemple, en 1958, les 3ème lignes pouvaient suivre le ballon, comme le 1/2 de mêlée encore aujourd'hui. Quelle terrible pince pour le 1/2 de mêlée adverse! Et l'on pouvait botter en touche comme bon nous le semblait -si notre touche était dominatrice- et avancer ainsi, à petits pas vers la ligne adverse; comme le faisaient si bien les Gallois Price et Thomas pour le gain du ballon et Rowlands, à la mêlée, pour taper un petit ballon en cloche quelques mètres plus loin, et ainsi de suite...Surtout sur leur terrain de l'Arms Park de Cardiff, dans la boue et sous une pluie battante (...et les Écossais remontant tout Murrayfield en dribbling parfaitement contrôlé, pour faire une petite parenthèse!). Et je n'ai pas connu la prise de tête autorisée pour les première ligne, en cas de mêlées fermées..... Particulièrement fermées, pourraient-on dire! Mais là n'est pas, n'est plus la question.
La question est que l'on doit travailler dans un cadre donné et que, dans ce cadre donné, tout faire pour utiliser ses cartes. Sans aller très loin, le Dax de Jean "Pépé" Desclaux ne jouait pas comme le Mont-de-Marsan des Boniface. Et pourtant, Pierre Albaladejo était un attaquant réputé, mais pour le jeu prôné par son entraîneur, il se servait plutôt de ses pieds. Et quand on pense que les Montois ont gagné grâce à un jeu fermé et les coups de pied d'André B.!
Bref, à chaque début de saison, en fonction des changements de règles opérées par l’International Board, il fallait reprendre son rugby. Voir comment appliquer ces dites nouvelles règles, voire les détourner, afin de continuer à pratiquer sa philosophie de jeu. Car ces changements ne tombaient pas par hasard, mais par l'observation des matches nationaux et internationaux, et dans le but d'améliorer ce dit jeu. Sous quels critères, par qui réellement, et comment, ce sont d'autres questions. Il y avait une sorte de continuité, de cohérence dans ces modifications qui pouvaient s'expliquer assez clairement et qui étaient reconnues et acceptées par l'ensemble des pratiquants, entraîneurs, dirigeants, supporters etc.
Les règles viennent, à l'origine, encadrer la découverte d'un activité nouvelle. Elles se modifient, au fur et à mesure du développement du dit jeu pour atteindre une sorte de perfection, de sommet -comme dans une courbe de Gauss- à partir duquel, trop en faire consiste à redescendre, régresser. En cela, le rugby m'a toujours passionné par ses très importantes corrélations avec la société. Plus que tout autre sport à mon avis.
J'en viens au final.

André Boeuf a dit…

L'intervention de Rupert Murdoch et les modifications qu'il a imposé au jeu m'ont toujours révulsé car elles ne viennent pas réellement du jeu lui-même, mais de motifs financio-économiques extérieurs: pour la vente de ses journaux et l'augmentation de ses revenus, en Australie en particulier, là où le rugby à 15 était, et est encore, loin d'être le sport n°1. Les règles ne se sont pas modifiées de l'intérieur, mais par une opération commerciale brutale visant à en faire un sport populaire, rentable. Par une sorte de décision administrative! Comme pour le reste du monde social en général, la logique économique est bonne exclusivement pour elle même -et pour quelques uns quand même, bien évidemment, que çà intéresse au premier chef- mais absolument dévastatrice pour tous les autres. Faire un sport dit populaire c'est, dans un premier temps -à l'inverse de l'origine des règles partant du jeu- simplifier ces règles "obsolètes" pour les rendre les plus compréhensibles possible au plus grand nombre. Autrement dit, rendre le jeu réel lui même plus simpliste. Donc, d'évidence, rabaisser l'ensemble du jeu, ses finesses par exemple, règles et pratiques associées. Comme dans le monde médical, décider de nommer clients, quand ce n'est pas "produits", les malades, les patients, revient à détruire le tissu sensible, la relation, les relations..., entre soignants/soignés dans un but purement mercantile et de soi-disant rentabilité. Ainsi, les contraintes imposées, à l'image des règles poétiques, par le règlement issu du jeu, des jeux devrais-je dire, permettait par tout un travail de lecture, de réflexion, d’analyse, de continuer à jouer de la façon désirée, en fonction des qualités des joueurs, de la philosophie de l'entraîneur etc. La simplification des règles, le professionnalisme, la normalisation des compétitions, les confrontations mondiales,...au lieu d'ouvrir l'imagination, ont tout simplement -et le mot est faible- augmenté l'observation des uns et des autres et, par ce réflexe grégaire bien humain de peur viscérale de l'autre et de soi-même craignant de se sentir seul et différent, provoqué une uniformisation de l'ensemble du jeu. Simplification tendant vers le plus facile à maîtriser sous couvert de pseudo-scientifisme, c'est-à-dire tout ce qui concerne, disons, la condition physique. Ce phénomène est, me semble-t-il, beaucoup moins sensible dans les autres grands sports par le fait même de leurs structures profondes déjà plus simples à l'origine, plus limitées: le Foot = uniquement les pieds; le Hand = uniquement les mains; etc. On retrouvera les mêmes tendances un peu partout, oui, mais en aucun autre lieu d'une façon aussi manifeste que dans le rugby et je dirais, même, dans le rugby français, beaucoup plus varié pour toutes sortes de raisons historico-géographiques, que je ne développerais pas. La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié, dit-on. Il me semble,qu'à l’épreuve du "professionnalisme", un Springbok gardera un fond de jeu ancestral quoi qu'il arrive. Idem pour un All Black, pour d'autre raisons d'ailleurs. Mais pour un Français...? Discussion ouverte.

André Boeuf a dit…

Pour conclure, aujourd'hui, à l'instant présent, ici et maintenant, dans cette modernité du moment, doit-on se conformer, se soumettre à cette réalité effective et considérer qu'elle est inéluctable, ou bien, alors, constater cet état de fait indéniable et tenter de résister à des modifications que l'on considère aberrantes, nocives, inhumaines, mortifères?
En ceci, le regard sur le passé, l'étude de l'histoire en général, du jeu de rugby, ici, en particulier, dans ses contextes successifs, me semble tout-à-fait essentiel et bien loin du style: "avant, c'était beaucoup mieux"! Juste de l'observation, de la réflexion et le refus de gober de faux arguments.
Sur ces dernières paroles, je vous salue bien bas et vous remercie d'ouvrir vos réflexions; le plus souvent sensibles et pertinentes, à l'ensemble de vos lecteurs.
Avec toutes mes amitiés.

André Boeuf

Ritchie a dit…

Beau triptyque, André, riche et profond. merci à vous vous cet éclairage multiple et sociétal.

Sylvie a dit…

Bonjour à tous, André je suis tout à fait d'accord avec toi à peu près sur tout, mon travail de prof m'expose chaque jour à ce dilemme : simplifier pour être compris ou garder un niveau d'enseignement élevé parce que les gamins le valent bien et que notre société ira mieux ainsi ?
Je me heurte depuis quelques années à une résistance non pas des gosses -loin de là - mais de certaines autorités et à présent hélas de la plupart des collègues : pourquoi enseigner ce qui ne "sert à rien " ? pour citer l'argument principal . On a même mis au point un "socle des connaissances" très très minimaliste qui doit assurer la survie de l'espèce à condition qu'elle se contente de bouffer du Mc Do et lire du biiip ( là j'hésite : Lévo ou Mussy ? )
L'histoire de l'enseignement, celle du pays, celle du rugby n'est qu'une longue suite d'abandons - je précise que je ne suis pas du tout passéiste, j'accueille même joyeusement toute promesse d'amélioration de la vie, des gens etc -
C'est comme s'il fallait se séparer de plusieurs strates de notre histoire commune pour aller vers un avenir (qu'on souhaite radieux ). Christophe je vous attends bien sûr pour élucider cette histoire de "séparation" ...
Là où j'ai une petite divergence de vue André, c'est sur la simplification . Elle me semble être un moindre mal : ainsi ne plus du tout étudier Montaigne c'est abandonner, l'étudier encore mais en "traduction" en français moderne c'est le simplifier mais le conserver . Si l'on va vers l'étude de l'oeuvre seulement par des extraits, on simplifie encore ; mais on garde . Cependant - je ne suis plus à un paradoxe près ! - expurger les oeuvres, les reader's digester m'horripile ! Donc comment arriver à conserver sans trahir ? Comment le rugby survivra-t-il à cette prétendue simplification salvatrice ? Comment notre société peut-elle standardiser son mode de vie sans perdre de sa substance ?
Tout cela m'intrigue et me passionne . Amitiés .
PS : Benoit je lis les Short stories ; un régal .